Les ombres du Sphinx

Il est des figures que la gauche française n’en finit pas de convoquer, comme pour conjurer son propre désarroi. François Mitterrand est de celles-là. Quarante ans après son accession à l’Élysée, son ombre continue de planer sur un camp politique en mal de récit. Pourtant, à y regarder de plus près, l’héritage est moins limpide que le mythe. Et l’homme moins solaire que la légende patiemment entretenue.

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Mitterrand fut d’abord un tacticien hors pair, un animal politique à l’instinct redoutable. Mais cette virtuosité s’est souvent nourrie d’ambiguïtés, de silences et de contre-vérités. De son parcours sous Vichy – longtemps minimisé, enjolivé, réécrit – à la défense tardive et embarrassée de ses amitiés compromettantes, l’ancien président a cultivé l’art du flou. Non pas le flou stratégique, inhérent à toute carrière politique, mais un brouillard savamment entretenu autour de sa propre trajectoire. Il y eut les zones grises de la jeunesse, les décorations controversées, les fidélités tenaces à des hommes dont la République aurait dû se détourner plus tôt.

Le mensonge, chez Mitterrand, n’était pas un accident : il relevait d’une méthode. On se souvient de ses dénégations répétées dans l’affaire des écoutes de l’Élysée, avant que la justice ne mette au jour un système organisé de surveillance illégale. On se rappelle aussi son obstination à nier l’existence de sa fille cachée, protégée par les moyens de l’État et le silence d’une presse complaisante. Le président « au-dessus des partis » utilisait pourtant sans scrupule les instruments du pouvoir pour préserver ses secrets et neutraliser ses adversaires.

Sur le plan économique et social, le bilan est lui aussi traversé de contradictions. Élu sur un programme de rupture avec le capitalisme, il engagea les nationalisations et la relance keynésienne avant d’opérer, dès 1983, le « tournant de la rigueur ». La parenthèse ne se refermera jamais vraiment. La gauche, portée au pouvoir sur la promesse d’un autre modèle, se convertissait à l’économie de marché et à la discipline monétaire européenne. Mitterrand justifiait ce virage au nom du réalisme ; ses électeurs y virent souvent une trahison. Cette tension entre discours radical et pratique pragmatique – voire conservatrice – résume à elle seule l’ambivalence du personnage.

Pourquoi, dès lors, tant de responsables de gauche continuent-ils de se réclamer de lui ? Sans doute parce que Mitterrand demeure le dernier à avoir su conquérir et exercer durablement le pouvoir suprême. Il incarne une époque où la gauche gagnait, où elle imposait ses thèmes, où elle semblait maîtriser le tempo politique. Dans un paysage fragmenté et affaibli, son nom agit comme un talisman. Se dire « mitterrandien », c’est revendiquer une filiation victorieuse, une culture du pouvoir, une certaine idée de la verticalité présidentielle.

Mais à force de sanctifier l’homme, on évite de regarder ses impasses. On oublie que la personnalisation extrême du pouvoir, qu’il a théorisée et pratiquée, a contribué à éloigner les citoyens d’une démocratie devenue spectacle. On passe sous silence les compromissions, les réseaux, les fidélités opaques. On préfère retenir l’abolition de la peine de mort, les grandes réformes sociétales, l’image du président lettré, plutôt que d’interroger les silences et les calculs.

Se réclamer de Mitterrand aujourd’hui, est-ce revendiquer une vision, ou simplement une victoire passée ? Est-ce assumer ses zones d’ombre, ou instrumentaliser un mythe pour masquer l’absence de cap ? La gauche gagnerait sans doute à relire son histoire sans complaisance. Non pour déboulonner une statue par goût de l’iconoclasme, mais pour comprendre que le mitterrandisme fut autant une conquête qu’un renoncement, autant une promesse qu’un désenchantement.

À trop vénérer l’ambiguïté, le Sphinx de l’Élysée a fini par en faire une ligne politique. Et du brouillard, un horizon.
 

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