Le projet SCAF vacille

Ce qui devait être le symbole de la souveraineté aéronautique européenne, la genèse du « super avion de combat » héritier du Rafale, ressemble de plus en plus à un champ de mines industriel et politique.

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Sur le papier, la France pilote. Dans les faits, Paris, Berlin et Madrid doivent se partager le programme à parts égales. Un tiers chacun. Résultat : Dassault Aviation, pourtant maître d’œuvre désigné, peut se retrouver mis en minorité.

L’avionneur français, fort de plus de soixante-dix ans d’expérience, conteste cette mécanique. Il réclame une gouvernance clarifiée et la liberté de choisir ses sous-traitants. Et, jaloux de son savoir-faire, mondialement reconnu, l’avionneur français rechigne à trop le partager avec « n’importe qui »…  Berlin oppose une fin de non-recevoir. Le blocage s’installe. En toile de fond, une divergence stratégique profonde. À partir de 2026, l’Allemagne commencera à recevoir le F-35 américain, chasseur de 5e génération. Dès lors, pourquoi investir dans un appareil de 6e génération alors qu’un avion ultramoderne arrive dans les hangars ? Certains à Berlin se demandent même s’il ne vaudrait pas mieux viser directement l’étape suivante.
La France, elle, assume sa trajectoire. Le Dassault Rafale, avion de 4e génération, sera modernisé pour rester au sommet 15 ans encore. Le SCAF doit permettre de passer directement à la 6e génération. Pas question de ralentir.

Le choc est devenu politique avec les déclarations du chancelier Friedrich Merz. Dans le podcast allemand Machtwechsel, il a lâché : « l’Allemagne et la France n’ont pas nécessairement besoin du même avion de combat ». Une phrase lourde de sens. Il a poursuivi : « Les Français ont besoin d’un avion à capacité nucléaire capable d’atterrir sur un porte-avions. Nous n’en avons actuellement pas besoin dans les forces armées allemandes ». Le constat est clair : Paris et Berlin sont en désaccord sur les « spécifications et les profils ». Puis la question qui fâche : « La question (…) avons-nous la force et la volonté de construire deux avions pour ces deux profils d’exigences différents, ou seulement un seul ? », ajoutant que la France n’en veut qu’un seul répondant à ses exigences, plus sophistiquées. Deux visions, deux besoins, un seul programme. Concevoir deux avions ferait exploser les coûts. En imposer un seul suppose des concessions majeures. Dans les deux cas, la coopération se détraque. Le SCAF (50 milliards d’euros sur 15 ans), ne se limite pas à un chasseur : il intègre des drones d’accompagnement et des systèmes d’armes numériques. Sa complexité exige une convergence totale. Elle n’y est plus. Face à l’impasse, Dassault brandit l’option nationale. Son patron l’a déjà dit : « On sait faire de A jusqu’à Z. On l’a démontré depuis plus de soixante-dix ans. On a les compétences ». Message limpide : la France peut avancer seule, si le SCAF devait grossir la longue liste des ambitions avortées. En point d’orgue de la récente visite de Macron en Inde, la commande historique (un record mondial absolu, en matière de ventes d’armes) de 114 rafales pour un budget de plus de 33 milliards d’euros, avec l’annonce d’un rajout possible de 30 autres appareils en version « marine » pourrait bien rebattre les cartes et inciter la France à rejouer le jeu solo : construire à nouveau, en position souveraine,  le « meilleur avion de combat du monde », comme elle l’avait fait pour le Rafale… il y a tout juste 40 ans. 

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