Boris Eldagsen, l’humain à l’épreuve de l’intelligence artificielle

Je rencontre Boris Eldagsen dans un café berlinois en vogue, niché au cœur de Prenzlauer Berg. Costume noir parfaitement coupé, cravate assortie, chemise blanche immaculée et chaussures ultra-tendance : Eldagsen a l’allure d’un réalisateur ou d’un homme d’affaires. Rien ne trahit, au premier regard, le parcours singulier de cet artiste à la croisée du marketing, de la photographie et de l’intelligence artificielle.

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Numéro 1 - L'IA frappe aux portes de nos cerveaux... Mais qui y résistera ?
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Boris Eldagsen, artiste

Sa biographie est impressionnante. Actif pendant plus de trente ans dans le marketing digital, photographe analogue — fidèle à son Nikon — durant deux décennies, il s’est longtemps amusé à capturer les visages et les attitudes des passants lors d’événements berlinois comme le Festival of Lights ou Halloween, souvent à leur insu.

« L’être humain et la condition humaine ont toujours été au centre de mon travail », me confie-t-il.

C’est pendant la pandémie, alors qu’il s’ennuie dans sa maison en périphérie de Berlin, qu’Eldagsen plonge plus profondément dans un univers qu’il connaît déjà : celui de l’intelligence artificielle. Il comprend rapidement que cet outil peut transformer non seulement sa pratique professionnelle, mais aussi son rapport à la photographie et à l’art. Il s’inscrit à un cours en ligne, s’entraîne intensivement pendant un an, et depuis, il ne cesse d’expérimenter, de tester et de créer avec l’IA. Aujourd’hui, il enseigne ses usages à des adultes pour l’Institut d’IA de Barcelone et donne des conférences dans le monde entier, de l’Argentine à la Chine, des États-Unis à l’Europe.

EI : Comment parvenez-vous à un niveau de qualité aussi élevé dans vos images générées par l’IA ?

BE : Je travaille à partir de prompts. L’IA m’en propose plusieurs ; je les analyse, je sélectionne les meilleurs et je demande des améliorations successives. Les premiers résultats sont presque toujours médiocres. Il faut poser des défis à l’IA : à force d’itérations, elle mémorise mes exigences et progresse. Pour moi, l’IA reste un outil de travail. Il y a aussi un aspect économique : avant la pandémie, j’ai passé huit mois à travailler seul sur une vidéo pour ARTE, “How to Get High Without Drugs”, avec un budget minuscule. Aujourd’hui, je produis une vidéo de cinq minutes en deux jours, deux semaines au maximum. C’est simplement la réalité.

EI : Utilisez-vous les outils d’OpenAI, développés par Sam Altman ?

BE: Non. Ils ne sont pas encore très adaptés à la photographie et à la vidéo. Google est actuellement le plus performant, suivi de près par les Chinois : ByteDance et SeeDream 4.0, derrière TikTok. Leur qualité progresse très vite ; je pense même qu’ils deviendront bientôt les meilleurs.

EI : Vos œuvres se concentrent souvent sur les portraits, les femmes, les familles, les rélations. Que cherchez-vous à représenter ?  

BE: « Encore une fois, l’être humain et la *conditio humana*. C’est une fascination constante. »

EI : Dans le regard de vos “sujets”, on perçoit une forme de vie, presque leur inconscient. Comment obtenez-vous cet effet ?

BE: J’ai étudié la philosophie et l’art, puis je me suis passionné pour la psychologie, notamment Jung. Sa théorie de l’inconscient collectif, lié à des événements historiques qui se répètent, me parle beaucoup. Le populisme de Trump ou de certains partis européens rappelle des épisodes tragiques comme le nazisme. Jung analysait ces phénomènes à travers le collectif humain — et il avait, à sa manière, une sensibilité artistique. Explorer l’inconscient de notre conscience est essentiel pour moi.

EI: Qu’attendez-vous de l’IA dans les années à venir ?  

BE: L’IA évolue trop vite pour faire des prédictions à long terme. Je peux éventuellement anticiper les cinq prochains mois, pas davantage ! Elle me surprend constamment. Il y a deux ans, par exemple, il était impossible de modifier un texte sur un T-shirt ou de donner une voix à un modèle ; aujourd’hui, c’est chose faite.

EI : En deux mots, quels sont selon vous les avantages et les dangers de l’IA ?

BE : Les avantages sont infinis : gain de temps, réduction des coûts, amélioration de la qualité. L’avenir sera surprenant. Quant aux dangers, un collègue chinois comparaît l’IA à un couteau : indispensable pour cuisiner, mais aussi capable de tuer. L’image est parlante.

EI : Que pensez-vous des fakes ?

BE : Il faut prévenir plutôt que guérir : cette tendance peut devenir très nocive si elle n’est pas prise au sérieux dès maintenant. Je suis membre du *Photographenrat* — le Conseil des photographes d’Allemagne — une instance qui rassemble l’ensemble de la profession : photographes de presse, commerciaux, artistiques et numériques. Cette structure joue aujourd’hui un rôle clé dans le dialogue avec les pouvoirs publics. Nous sommes en contact direct avec le ministère de la Culture et nous collaborons avec le gouvernement allemand afin de réfléchir à des cadres de régulation et à des solutions concrètes.

EI : Certains scientifiques craignent une “involution” de l’IA, nourrie par ses propres données. Que leur répondez-vous ?

BE : C’est de la fiction. L’IA est conçue et corrigée par des ingénieurs humains. Lorsqu’une erreur apparaît, elle est supprimée, et le système est amélioré. Ces critiques viennent souvent de personnes qui ne comprennent pas vraiment son fonctionnement.

EI : Lors de votre récente exposition à La Chambre, à Strasbourg, certaines images ont choqué. Comment l’expliquez-vous ?

BE : Tout dépend de ce qui dérange : le thème, le contenu, la technique ? Ou bien la peur de perdre son emploi à cause de l’IA ? Mon conseil est simple : il faut apprendre à utiliser l’IA, se former. Ce qui me choque davantage, ce sont les résultats des élections législatives un peu partout dans le monde et la montée du populisme.

EI : Quels sont vos projets à venir ? 

 BE : Dans deux semaines, j’ouvre une exposition à Berlin sur les *Sentiments*. En septembre, une autre à Budapest, avec des images proches de celles de Strasbourg et des vidéos mettant en scène des artistes disparus qui se plaignent : Dalí de ses hallucinations, Bacon du corps humain, Schiele de la relation artiste-modèle, du point de vue du modèle. Je participe aussi chaque année à la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai et à l’Exposition de Photographie d’Arles. Et bien sûr, je continue d’explorer les nouveaux modèles d’IA. Propos recueillis par Emila Ippolito
 

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