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Ce projet, vendu comme une révolution territoriale, n’est qu’une gifle adressée à l’écologie, une humiliation méthodique infligée à tout ce que la France affirme défendre depuis vingt ans — sobriété, préservation des sols, modération foncière, lutte contre l’artificialisation. Et le plus remarquable, c’est la facilité avec laquelle le pouvoir politique a justifié l’injustifiable.
Car l’A69 n’a même pas la décence d’être un grand projet : c’est un petit gâchis assumé. Une autoroute anachronique dont la promesse tient dans une phrase pathétique : “gagner vingt minutes”. Vingt minutes arrachées à un monde qui brûle. Vingt minutes, ce horizon minuscule autour duquel on a déployé un dispositif administratif et policier comme si le destin du pays en dépendait. Ce gain dérisoire devient soudain un argument civilisationnel, un prétexte à bétonner encore, comme si la France avait besoin de cette autoroute autant qu’elle avait eu besoin du Minitel.
Et c’est peu dire que le chantier s’est chargé d’humilier l’écologie avec précision. Le tracé déborde, grignote, s’étale. Les hectares “strictement nécessaires” deviennent des hectares “finalement indispensables”. On transforme des terrains agricoles en zones de stockage improvisées, on dépose des remblais là où l’administration jurait qu’on ne toucherait jamais, on recouvre de gravats des parcelles qui ne figuraient même pas dans les études initiales. C’est l’art de l’expansion furtive : chaque débord dépasse ce qui était annoncé, mais toujours “pour des raisons techniques”. Résultat : une saignée foncière plus large que le projet lui-même. Un chantier qui avance comme une tache d’huile, toujours un peu plus loin que ce que les cartes officielles avaient l’audace d’admettre.
Le plus insultant, dans cette histoire, est que le gouvernement tente encore de travestir cette autoroute en projet “écologiquement responsable”. On parle de “compensations”, de “renaturations”, de “gestion optimisée des sols”. Autant d’euphémismes pour masquer un fait simple : on artificialise des terres, on détruit des habitats, on fragmente des écosystèmes — et ensuite on appelle ça de la transition écologique. Les mots ont été tellement lessivés qu’un chantier de destruction peut désormais s’autoproclamer vertueux, du moment qu’il plante trois arbres en bordure et qu’un communiqué de presse le mentionne.
L’A69 n’est donc pas seulement un mauvais projet. C’est un révélateur. Il montre comment un pays peut proclamer l’urgence climatique tout en faisant exactement l’inverse. Il prouve que les lois sur l’artificialisation ne sont que des slogans tant que l’État s’autorise lui-même à les contourner. Il expose, surtout, notre incapacité collective à renoncer à une idée périmée — celle selon laquelle construire une autoroute est toujours une bonne nouvelle.
Cinquante-trois kilomètres. C’est tout ce qu’il aura fallu pour ridiculiser vingt ans de discours, écraser des hectares non annoncés, ignorer une proposition de loi salutaire, offrir un cadeau à un concessionnaire, et humilier jusqu’au concept même d’écologie. Si la France cherchait à illustrer sa schizophrénie environnementale, l’A69 est son chef-d’œuvre involontaire : un monument de déni coulé dans l’asphalte. Et pour vingt minutes gagnées, elle en fera perdre des milliers — en crédibilité, en terres, en cohérence. Une autoroute n’a jamais été si courte, ni la honte si longue.